samedi 8 juin 2019

La terre, métaphore de la permanence

C’est à travers dix-huit témoignages racontant la Nakba palestinienne et un recueil de photographies de Jérusalem, que cet ouvrage « Palestine 1948, Jérusalem 2018 »[1] restitue à la fois une mémoire des victimes et de leur résilience, et un portrait du quotidien de leur ville-symbole qui leur est devenue inaccessible.

Contre l’oubli

Dans sa préface, l’ancien président de « Médecins sans frontières » Rony Brauman montre comment le voyage dans la mémoire des palestiniens met à bas un mythe sioniste encore tenace : « celui d’une terre aride, abandonnée, parcourue par quelques chameliers […], que les nouveaux hébreux allaient faire fleurir ». Il permet de voir la société palestinienne d’avant 1948, avec sa bourgeoisie et ses ouvriers, ses notables et ses paysans, ses intellectuels et ses militants. Brauman met aussi en lumière la violence du politicide opéré par les sionistes et défini par le sociologue Baruch Kimmerling comme un processus ayant pour but ultime « la disparition du peuple palestinien en tant qu’entité sociale, politique et économique légitime ».


Chris Conti, auteure des récits rassemblés suite à de longs entretiens et des consultations de documents et d’archives, souligne dans son introduction que le livre « a modestement consisté à s’effacer autant que faire se pouvait et à rendre la parole aux victimes de l’histoire de la Palestine ». Parmi ces dernières, figurent les témoins directs de la Nakba qui commencent à se faire rares. D’où l’importance de ce travail avec les narrations des dix-huit hommes et femmes se remémorant leurs derniers jours chez eux, la guerre, les massacres, l’exil et « la force dont ils ont dû faire preuve pour s’adapter à de nouvelles réalités ». Leurs bouts de vie racontées à la première personne, et accompagnées de portraits en noir et blanc, peignent des métiers, des responsabilités, des résistances, des itinéraires, des lieux, et surtout un attachement à la terre et à ses oliviers. Les récits de deux hommes exilés en Amérique Latine (au Brésil comme au Chili) témoignent de leur côté comment la mémoire de 1948 est restée vivante même quand de nouvelles identités ont dû se construire très loin (géographiquement) de la Palestine et du monde arabe.


Le portrait de Majed Abu Sharar et son parcours politique au sein du Fateh, jusqu’à son assassinat (à Rome) en 1981, ajoute quant à lui aux témoignages une dimension politique qui va au-delà de l’engagement individuel ou de la résilience. Cette dimension amène au lecteur un éclairage sur des phases importantes de l’histoire du mouvement national palestinien, de sa longue et tragique lutte contre l’occupation et l’oubli.

Jérusalem, entre ombre et lumière

Pour chaque palestinien, « Jérusalem est empreinte d’une importante charge symbolique, identitaire et mémorielle », d’autant qu’elle est occupée, colonisée et interdite à la majorité des palestiniens aujourd’hui. C’est pour cela que contrairement aux images en noir et blanc qui accompagnent les portraits et les récits de la Nakba de 1948, la ville fait l’objet dans la deuxième partie de l’ouvrage d’un recueil photographique en couleur « pour une approche actuelle » affichant des scènes de sa vie en 2018.

 

Enfin, le texte de la chercheure Falestin Naili (contributrice à ce travail) rappelle que les mémoires constituent un pilier important de tout récit dont l’objectif serait « de rétablir la justice et d’ouvrir sur une histoire des possibles ». Si depuis 1948 ce fut une nécessité au regard du politicide qu’ont subi les palestiniens, il l’est encore plus en 2019 alors que les politiques du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et du président américain Donald Trump visent à liquider définitivement ce qui reste de leurs droits politiques (et territoriaux)...

Ziad Majed
Article publié dans l'Orient Littéraire, le 6 juin 2019

[1] Chris Conti et Altair Alcântara, Palestine : Mémoires de 1948, Jérusalem 2018, Barcelone, Hesperus press 2019, 243 pages.