Intervention de Ziad Majed à la soirée d'hommage à Leila Shahid à l'Institut du Monde Arabe à Paris, le 31 mars 2026.
Madame la présidente, mesdames, messieurs,
Cher Mohamad, chère Zeina,
cher.e.s ami.e.s
Bonsoir, مسا الخير
Leïla Shahid nous rassemble aujourd’hui dans son absence comme elle n’a cessé de le faire de son vivant.
Nous sommes ici pour parler d’elle: de ses combats, de sa tendresse, de sa générosité, de son intransigeance et de son humour aussi. Et nous sommes ici, pour invoquer également la Palestine et la promesse de justice et de retour à laquelle elle a consacré son existence, comme une fidélité vécue, tenue, travaillée jour après jour.
Mais nous nous retrouvons à un moment où la violence contre nos peuples déshumanisés se déchaîne avec une brutalité qui prétend tout emporter: les corps, les villes, les mémoires, les histoires, jusqu’aux rêves d’enfants.
Cette violence génocidaire en Palestine et dévastatrice au Liban veut réduire des vies à des chiffres, puis mettre en doute leur crédibilité, des quartiers où nous avons appris à compter nos pas à des cartes montrées sur un écran de télé froid, elle veut réduire des destins, des histoires, des bibliothèques à des ruines permanentes.
Parler de Leïla, précisément en ce moment, prend alors une signification particulière. Parce que l’époque travaille à normaliser l’inacceptable, à installer dans les consciences l’idée qu’il serait plus raisonnable de se taire, plus prudent d’arrondir les mots, plus convenable de détourner les yeux.
Parce qu’une censure s’emploie à empêcher que l’on nomme les choses comme elles doivent l’être, à rendre suspecte la solidarité, à transformer la lucidité en faute.
Or Leïla Shahid n’a jamais accepté cette pente. Elle a toujours porté dans sa voix une clarté rare, faite de fidélité, de douleur, et de la capacité de regarder le monde sans s’y résigner.
Elle appartenait à cette Palestine que l’exil n’a jamais dissoute; il l’a rendue plus concrète, plus intérieure, plus précise. Chez elle, la Palestine demeurait une mémoire habitée, une terre préservée dans la langue, parce que l’occupation cherche toujours à effacer les récits autant que les lieux.
Elle appartenait aussi à Beyrouth, là où elle était née, un an après la Nakba. Beyrouth qui, tout comme Damas, était une ville sœur de Haïfa, d’Akka, de Gaza et de Jérusalem. Une ville inquiète et fraternelle, seuil plus encore que refuge; une ville où l’on apprend à vivre avec des valises qui ne se ferment jamais tout à fait; une ville qui connaît les promesses blessées, la fatigue des recommencements et l’élégance fragile de celles et ceux qui tiennent malgré la ruine.
Leïla Shahid venait de cet espace-là: un lieu où la dignité s’éprouve, où l’on se méfie des consolations faciles. Elle a aussi construit une vie à Paris et au Maroc, pays de son compagnon Mohamad Barrada, à travers les amitiés, l’engagement, la générosité, la cuisine et la poésie— comme on compose une demeure au milieu de l’arrachement. Cela ne relevait pas d’un optimisme de circonstance; c’était une discipline, presque une éthique. Demeurer du côté des vivants, des vulnérables, des résistants en gardant les absents à hauteur d’homme, et en refusant que la douleur devienne un spectacle.
En elle, la Palestine restait une présence exigeante. Et de tout cela naissait une leçon qui nous revient ce soir avec force: tenir, transmettre, parler juste, afin que le silence ne gagne pas. Il ne gagnera pas.
ZM
