Il est devenu courant au Liban, depuis quelque temps, que des partis ou des personnalités répondent à toute critique d’un accord ou d’un choix politique par la question de l’alternative. Ce qui pourrait, en apparence, sembler légitime se transforme rapidement, dans les contextes politiques du pays, en moyen de se retrancher derrière une configuration propre à une communauté, au motif qu’il n’existerait pas d’alternative au plus puissant en son sein ; derrière un système clientéliste, sous prétexte de réalisme ; ou encore derrière toute proposition ou tout accord présentés comme excluant d’emblée l’existence de ce qui pourrait s’en distinguer.
La signature de l’accord-cadre entre le Liban et Israël a fourni l’occasion d’entendre ce type d’arguments, parallèlement à d’autres discours consistant à défendre l’accord en le présentant comme bon et souverain, avant d’affirmer qu’il est, en tout état de cause, le produit des rapports de force dans un Sud ravagé et occupé — c’est-à-dire, en réalité, qu’il est profondément mauvais.
En réalité, au-delà de cette rengaine, il convient de soulever cinq questions relatives à cet accord et de s’arrêter brièvement sur ce qu’elles impliquent.
La première concerne les circonstances de sa signature, marquées par une concurrence manifeste entre le processus irano-américain d’Islamabad et le processus libano-israélo-américain de Washington. Le processus d’Islamabad est conduit par le vice-président américain Vance, qui reconnaît à l’Iran un rôle dans le traitement de certains dossiers régionaux, dont le dossier libanais, en raison de l’armement fourni par Téhéran au Hezbollah et de sa capacité, seule, à influer sur son engagement à renoncer à ses armes. Le processus de Washington, lui, est piloté par le secrétaire d’État Rubio, soucieux de consacrer la domination israélienne qui devrait, selon lui, conduire à isoler le Hezbollah et à imposer son désarmement en accord avec le pouvoir exécutif libanais.
La deuxième chose a trait au choix de ce pouvoir libanais, qui a placé ses espoirs dans l’administration de Donald Trump afin d’empêcher l’Iran de négocier au nom du Liban, ce qui reviendrait à effacer toute présence diplomatique de son entité propre. Mais, ce faisant, il s’est exposé à se retrouver dans le même camp que Washington et Tel-Aviv face à l’Iran, invalidant ainsi la position de neutralité qu’il disait défendre. Plus grave encore pour la scène intérieure libanaise, le pouvoir s’est engagé à faire ce qu’il ne peut mettre en œuvre sans accord avec Téhéran, ce qui le rendra vulnérable à davantage de chantage israélien, couvert par Rubio.
La troisième chose concerne la capacité du pouvoir libanais à faire adopter par le Parlement tout accord ultérieur découlant de cet accord-cadre, d’autant qu’un traité de paix avec Israël requiert l’approbation des législateurs. Or cela ne se produira pas dans un pays régi par le consociativisme confessionnel et par ce qu’il exige en matière de légitimité pactiste, sans participation des députés chiites, voire sans complicité du président de la Chambre. Ce qui paraît, jusqu’à présent, difficile, pour ne pas dire impossible.
La quatrième chose tient au contenu même du texte de l’accord-cadre. Ce contenu est, sans aucun doute, favorable à Israël. On peut invoquer les rapports de force pour le justifier, mais cette justification ne tient pas. Car la coordination régionale, la possibilité de tirer parti de l’accord irano-américain et le dialogue interne libanais étaient autant d’options disponibles — ou, à tout le moins, qu’il était possible de chercher à rendre disponibles — afin d’améliorer ces rapports de force. Plus important encore : ceux qui invoquent ces rapports n’expliquent pas quels sont leurs points de départ, puisqu’ils affirment dans le même temps n’avoir aucun lien avec la guerre, que celle-ci leur a été imposée, et s’engagent à désarmer ceux qui en sont responsables, à savoir le Hezbollah. S’ils ne sont pas concernés par cette guerre, ils ne devraient donc pas se contenter d’agir selon ses rapports de force, qui sont bel et bien ceux existant entre l’Iran, le Hezbollah et Israël. Il est en outre difficile de comprendre comment ceux qui se déclarent prêts à négocier avec quiconque dans le monde au nom de l’intérêt du Liban finissent par négocier exclusivement avec Israël, sous l’égide de son allié, de son bailleur et de son fournisseur d’armes, les États-Unis d’Amérique, tout en semblant exclure de cette même disponibilité à négocier l’Iran — fût-ce en tant qu’adversaire — et sans coordination suffisante avec le Pakistan, la Turquie et les États qui suivent le processus d’Islamabad.
La cinquième chose, la plus grave dans cet accord et dans ce qu’il révèle, réside dans l’acceptation du renoncement de l’État libanais à poursuivre Israël pour l’ensemble des crimes commis au Liban, qui ont coûté la vie à des milliers de civils, parmi lesquels des dizaines de secouristes et de journalistes, ainsi que des centaines d’enfants ; sans compter la destruction de dizaines de milliers d’habitations et de dizaines de localités, la pollution de l’environnement et la dévastation de l’agriculture dans une vaste région du Sud. Cela équivaut à une acceptation officielle libanaise de toutes les violations du droit international commises sur le sol libanais, ainsi qu’à l’acceptation de l’impunité des criminels. Dire, à juste titre, que le Hezbollah lui-même s’était opposé, en 2023, au dépôt d’une plainte devant la Cour pénale internationale, et que lui comme le régime iranien sont responsables de violations et d’assassinats, ne change rien au scandale juridique. Le gouvernement qualifie la branche militaire du parti de « milice illégitime » ; il ne devrait donc pas établir avec elle des comparaisons destinées à justifier son consentement à ne pas incriminer les auteurs de massacres et de destructions sur le territoire de son propre pays.
De plus, quiconque parle de construction de l’État n’a pas le droit de sacrifier l’une des conditions mêmes d’une telle construction, fondée sur le droit et la reddition des comptes, tout autant que sur le monopole des armes et des décisions de guerre et de paix conformément au droit international.
Nous sommes donc face à un accord-cadre peu convaincant, dont le treizième article, qui confirme l’absence de poursuites contre Israël, consolidant ainsi son impunité — même s’il ne lie que l’État, ce qui signifie, autrement dit, que des options demeurent ouvertes aux citoyens et à leurs associations, aussi difficiles soient-elles —, est honteux et ne saurait être justifié au nom du fait accompli.
Nous sommes également face à un accord-cadre qui ne sera pas appliqué sans mesures nécessitant l’acceptation du Hezbollah, laquelle ne se fera pas sans celle de l’Iran. Cela nous ramènera, au-delà de toute posture d’orgueil, au processus d’Islamabad, même sans garanties. Car l’assertion inverse, selon laquelle l’Iran serait capable d’imposer le retrait israélien inconditionnel du Liban, relève elle aussi de promesses sans fondement.
Pour revenir à la question de l’alternative, la réponse — qui ne concerne pas ceux qui, où qu’ils se trouvent, se complaisent dans les appels à l’affrontement et à la guerre civile — résidait dès l’origine dans quatre dynamiques. Une dynamique interne de dialogue, réunissant les différentes forces politiques afin d’établir des constantes nationales et de réaffirmer le monopole des armes ainsi que des décisions de guerre et de paix entre les mains des institutions de l’État ; une dynamique de négociation libanaise directe et souveraine avec Israël, portant sur les mécanismes du cessez-le-feu, le retrait complet des forces d’occupation et les mesures nécessaires au déploiement de la seule armée libanaise jusqu’aux frontières ; une dynamique de coordination avec les États de la région qui ont servi d’intermédiaires entre Téhéran et Washington, afin de maintenir le Liban en contact avec le processus d’Islamabad et de chercher à en tirer le meilleur parti possible — non à s’y soumettre. Et, bien sûr, une dynamique juridique destinée à affronter Israël et ses crimes, à réclamer des compensations et à en faire un moyen de pression sur lui. Il ne fait aucun doute que l’abandon de cette question dans l’accord-cadre, au moyen d’un article distinct qui lui est consacré, montre l’importance qu’elle revêtait ; c’est précisément ce qu’Israël a tenu à traiter. Cela révèle aussi l’ignorance des Libanais qui, lorsque cette option fut proposée, prirent l’habitude de la mettre en doute, de la qualifier d’« idéaliste » et de « sans utilité ».
L’alternative existait donc, ou du moins la possibilité de tenter de la formuler, afin de parvenir à une complémentarité entre deux processus de négociation et un dialogue interne. Mais le choix a consisté à remettre le sort du Liban à un courant de l’administration américaine et, par conséquent, à le maintenir comme terrain d’une confrontation qui ne prendra pas fin. Il est apparu que le fait d’arracher à l’Iran la « carte de la négociation » avait abouti à remettre cette même carte au département d’État à Washington. Il n’y a là aucun acte souverain.
L’essentiel
désormais, malgré tout ce qui s’est passé, est d’ouvrir le débat entre experts
politiques et juridiques sur les manières de traiter cet accord et les
prochaines étapes de négociation ; de rechercher, à l’intérieur du Liban, des
initiatives capables de réduire les tensions et de marginaliser les discours
confessionnels réciproques de haine et d’accusation de trahison ; et d’activer
le rôle du Parlement afin qu’il accompagne, avec le gouvernement, les
développements appelés à s’accélérer dans les semaines et les mois à venir.
Ziad Majed
Article publié en Arabe dans Megaphone
