Nos lieux ne nous quittent jamais. Nous croyons parfois les avoir laissés derrière nous, déposés dans une strate ancienne de la vie, parmi les habitudes interrompues, les chemins devenus rares, les maisons où l’on ne revient plus qu’en pensée.
Pourtant, ils demeurent. Ils se tiennent en nous, silencieux, jusqu’à ce qu’une lumière, une odeur de pluie, une musique entendue au réveil ou une conversation inattendue les ranime soudain, avec leurs bruits, leur chaleur, leurs repères, mais aussi leurs blessures. Il arrive cependant que la guerre arrache ces retours à la seule intimité du souvenir pour en faire une nécessité physique. On ne veut plus seulement se rappeler. Il faut aller voir. Constater ce qui tient encore, ce qui a disparu, ce que les mots, les images et les récits des autres ne peuvent jamais restituer tout à fait.
Le vendredi 19 juin, je suis allé dans le Sud du Liban, jusqu’à l’entrée du village dont je suis originaire, à quelques kilomètres de la zone occupée et dynamitée par les Israéliens. Le jour même, ceux-ci avaient mené une centaine de raids aériens, tuant cinquante personnes dans la région voisine de Nabatiyyeh. Depuis Sour, j’ai trouvé un chauffeur. En quinze minutes, à toute vitesse, nous avons traversé plusieurs villages sans croiser un seul être humain. Je n’avais jamais connu ce silence-là : non pas le calme, mais l’effacement brutal de toute présence visible.
À l’entrée de notre village, les repères avaient disparu. Je ne reconnaissais plus les lieux. Les destructions avaient défait la lecture familière de l’espace, brouillé les distances, déplacé les formes. Le chemin qui mène à la maison parentale était impraticable, obstrué par les débris et les arbres abattus. Les drones volaient très bas. J’ai poursuivi à pied, avec hésitation, mais je ne suis pas entré dans le petit champ qui me séparait de l’entrée : les herbes hautes pouvaient dissimuler des engins non explosés.
J’ai donc vu la maison de loin. Elle était encore debout, mais endommagée. Autour d’elle, plusieurs maisons avaient été frappées, presque effacées du paysage. Dans la nôtre, j’avais laissé une part de ma vie beyrouthine : des livres, des meubles, des objets, les traces d’années entières, tout ce qui, peu à peu, donne à une maison l’épaisseur d’une présence.
J’ai pris quelques photos, puis nous sommes repartis vers Sour, Tyr, pour y retrouver deux ami.e.s. J’ai ensuite traversé le port et son quartier, comme pour chercher un fragment de continuité, un lieu encore habité, ouvert sur la mer, sur un mouvement possible, sur un jour un peu moins fermé.
Je ne sais pas encore quoi faire de ce que j’ai vu. Il fallait pourtant y aller.
Certains de nos lieux nous habitent. D’autres, lorsque la guerre les rend inaccessibles, commencent à nous hanter. Les revoir, même de loin, ne console pas et ne répare rien. Mais cela arrache la mémoire à l’abstraction, donne à la perte une forme plus précise, un contour, ou une distance. Et cela permet peut-être de continuer à porter ces lieux en soi, en attendant un jour de les « retrouver ».
Ziad Majed
Mon article sur la ruine, paru en mai (en français, anglais et italien) dans Orient XXI (et quelques photos que j'ai prises ci-dessous).
Le pont Qassmiyyeh, détruit et en partie réparé,
et le Litani
Le chemin vers le village












