samedi 8 août 2026

Les harraga du Maroc, entre la hogra et l’instrumentalisation politique

Certaines images montrant des milliers de Marocains se ruant vers les clôtures de barbelés qui séparent la commune de Fnideq de Ceuta, enclave espagnole en terre africaine, condensent à elles seules une tragédie humaine dont les épisodes se répètent périodiquement et emportent des dizaines de vies.

Cette fois, cependant, la gravité du drame et la violence des images ont dépassé celles des épisodes précédents. Elles ont rappelé les traversées, terrestres et maritimes, de dizaines de milliers de Syriens entre la Turquie et les pays européens des Balkans, qui s’étaient multipliées en 2014 et 2015, alors que la Syrie était ravagée par une guerre féroce, les massacres du régime Assad, l’essor de Daech et les interventions russe, iranienne et américaine.

Comment expliquer, dès lors, une telle similitude, alors que le Maroc est à mille lieues des scénarios de guerre et des catastrophes qui les accompagnent? Et comment comprendre ce nouvel épisode de la tragédie migratoire, précisément à cet endroit où l’Afrique et l’Europe se touchent presque?

Entre la «hogra» et les «harraga»

Deux termes populaires, d’usage très répandu au Maroc et en Algérie, et probablement en Tunisie, disent avec une singulière acuité deux dimensions de la tragédie qui pousse des individus, parfois des familles ou des groupes entiers, à risquer leur vie pour tenter de gagner l’Europe.

Le premier est la «hogra», terme qui renvoie au mépris — ihtiqar en arabe, le q devenant ici un g — mais aussi au sentiment d’injustice éprouvé face à un système ou à des personnes puissantes, fortes de leur position et assurées de leur impunité. La hogra désigne ainsi moins une humiliation qu’une condition: celle de ceux qui se sentent méprisés, lésés et privés de recours face à des rapports de force qui les dépassent. Elle nourrit un mélange de colère, d’amertume et de frustration, et pousse souvent ceux qui la subissent à vouloir s’en affranchir, s’en éloigner, parfois par tous les moyens qui s’offrent à eux.

Le second terme est celui de «harraga», qui désigne ceux qui franchissent les frontières de manière «illégale», au risque de se noyer en mer, d’être tués ou arrêtés sur terre, dans l’espoir d’échapper à ce qu’ils vivent comme l’«enfer» de leur pays et de trouver ailleurs une voie de salut.
L’origine du mot procède d’un croisement entre l’arabe et une métaphore empruntée au français. Haraqa (le q prononcé en g aussi), brûler, renvoie d’abord au geste de ceux qui, une fois parvenus sur l’autre rive ou de l’autre côté de la frontière, détruisent leurs papiers d’identité afin d’empêcher, s’ils sont arrêtés, leur renvoi vers le lieu qu’ils ont quitté ou fui. Mais le terme évoque aussi l’expression française «griller un feu», c’est-à-dire franchir un feu rouge plutôt que de s’y arrêter.
Les harraga, en ce sens, ne brûlent pas seulement leurs papiers. Ils brûlent aussi les interdits, franchissent les lignes rouges dressées devant eux et tentent d’atteindre leur «terre promise», loin de ceux qui leur imposent, sans merci, la hogra.

Des inégalités sociales toujours plus profondes

Le royaume du Maroc est l’un des pays les plus marqués par les profondes inégalités de classe: au cœur même de ses grandes villes densément peuplées, entre celles-ci et leurs périphéries ou leurs banlieues, mais aussi entre les espaces urbains et des campagnes souvent isolées.

Les disparités ne concernent pas seulement les revenus, la consommation, les modes de vie ou les niveaux d’éducation dans un pays d’une grande diversité culturelle et intellectuelle, riche de son patrimoine et remarquable par son architecture, ses arts, sa cuisine et son histoire. Elles se prolongent également dans des rapports politiques et sociaux fortement hiérarchisés, structurés par des relations de domination, au sein d’un système administré par ce que l’on appelle le Makhzen, c’est-à-dire l’entourage immédiat du roi et, plus largement, le noyau où se concentre le véritable pouvoir de décision.

Ces disparités trouvent rarement une expression aussi saisissante que dans les chants qui s’élèvent des tribunes des stades de football, comme Fi bladi dhalmouni («Dans mon pays, ils m’ont opprimé»), repris depuis de longues années par les ultras du Raja de Casablanca, également connus plus récemment pour leur chant Ya lehbiba ya Falastin («Ô ma bien-aimée Palestine»). Ils donnent voix aux frustrations des plus démunis, à leur sentiment d’injustice et de discrimination, mais aussi au mépris qu’ils disent subir de la part des différentes autorités.

Ces dernières années, les inégalités se sont encore creusées et, avec elles, les fractures et les tensions sociales. Plusieurs facteurs se sont conjugués: la hausse du prix des énergies importées; les effets du ralentissement économique européen sur une économie marocaine qui lui est étroitement liée; le recul de l’agriculture et des activités rurales sous l’effet de sécheresses à répétition; la priorité accordée dans les dépenses publiques au développement des infrastructures, parallèlement à un endettement assorti de taux d’intérêt élevés; la mauvaise répartition des revenus; et l’essor d’économies informelles dont les travailleurs ne bénéficient ni de véritable protection sociale ni de mécanismes d’indemnisation. À cela s’ajoute, bien entendu, la corruption qui touche certains cercles du pouvoir et les réseaux qui leur sont associés.

Dans un pays jeune, la progression du chômage — qui dépasse, dans certaines catégories, les 30 % — a encore accentué les pressions sociales. Elle a alimenté les mouvements de protestation populaire, notamment dans le Rif, tandis que se multipliaient les tentatives de contenir ou de faire taire la contestation, comme en témoigne récemment une série d’arrestations de journalistes et d’artistes. Malgré ces restrictions, le pluralisme politique, ancré depuis plusieurs décennies, continue de préserver certains espaces de liberté et d’expression critique.

La reconnaissance par Washington de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, en contrepartie de l’établissement de relations officielles entre Rabat et Tel-Aviv dans le cadre des accords d’Abraham, n’a guère changé la donne. Les investissements américains n’ont pas afflué — du moins jusqu’à présent — et la situation financière ne s’est pas sensiblement améliorée.

La fermeture persistante de la frontière avec l’Algérie, sur fond de conflit autour de ce même Sahara et d’autres contentieux non résolus, prive par ailleurs les deux pays d’importantes possibilités d’échanges commerciaux et de coopération économique. Or aucun règlement de ces différends ne semble, pour l’heure, devoir figurer à l’ordre du jour de discussions ou de négociations.

C’est dans ce contexte économique, qui nourrit le désespoir quant à la possibilité d’une amélioration des conditions de vie, que des centaines de milliers de jeunes cherchent chaque année à émigrer. Le Maroc ne constitue évidemment pas une exception: sous ses formes les plus diverses, la migration s’est imposée comme un horizon pour des centaines de millions de personnes à travers le monde.

Le cas marocain présente toutefois une particularité géographique saisissante: l’Europe y paraît presque à portée de main. Ceuta, territoire espagnol, ne se trouve qu’à deux kilomètres par voie terrestre de l’extrémité de Fnideq, sur la côte nord du Maroc; en mer, quelques dizaines de mètres seulement séparent parfois les eaux territoriales des deux pays.
Le Maroc considère officiellement Ceuta comme un territoire occupé, au même titre que Melilla, plus à l’est, ainsi que les îlots voisins des deux enclaves ou situés dans la zone qui s’étend, à l’ouest, entre Tanger et le détroit de Gibraltar. Rabat continue néanmoins d’appeler à leur «décolonisation» par le dialogue et la diplomatie.

Y a-t-il eu manipulation politique lors des événements de la fin juillet?

Les scènes tragiques montrant des dizaines de milliers de personnes franchissant les clôtures de barbelés ou tentant de gagner Ceuta par la mer, ainsi que la mort de dizaines d’entre elles par noyade ou suffocation — avant que la plupart de ceux qui étaient parvenus à passer ne soient renvoyés au Maroc, où certains auraient subi des violences policières — ont aussitôt nourri les spéculations sur une possible orchestration des événements par le régime marocain à des fins politiques.

Selon cette lecture, Rabat serait mécontent de la politique du gouvernement actuellement au pouvoir à Madrid, notamment depuis l’amélioration de ses relations avec l’Algérie. Il serait également irrité par certaines de ses positions à l’égard de son allié de premier plan, les États-Unis. Le pouvoir marocain chercherait dès lors à faire pression sur Madrid en utilisant la question migratoire comme levier, afin d’obtenir une coopération économique et sécuritaire davantage conforme à ses attentes.

Plusieurs chercheurs marocains ont récusé cette interprétation. Ils rappellent, d’une part, que les tentatives de passage des harraga sont récurrentes et, d’autre part, que les événements ont eu lieu le jour même de la célébration de la fête du Trône, alors que les autorités marocaines s’efforcent précisément d’attirer les investissements étrangers et de promouvoir l’image d’un pays stable, ouvert et fort de ses succès diplomatiques. Le Maroc développe en outre à un rythme soutenu ses infrastructures touristiques et sportives en vue de la Coupe du monde de football 2030, qu’il organisera conjointement avec le Portugal et… l’Espagne elle-même!

De nombreux témoignages et plusieurs vidéos viennent cependant nuancer, parfois contredire, ces démentis. Ils laissent penser que certains aspects des événements ont pu être organisés ou, à tout le moins, facilités. Plusieurs centaines de candidats à la migration auraient ainsi été transportés collectivement par camions, tandis que certains ont affirmé avoir entendu qu’un accord permettrait le passage, rumeur qui les aurait incités à tenter leur chance.
De même, la présence à Fnideq de milliers de personnes venues d’autres régions et rassemblées dans la ville ou ses alentours était visible depuis plusieurs jours. Il était difficile de ne pas comprendre que leur objectif était de tenter de franchir la clôture frontalière.

En ce sens, ce qui s’est produit ne constituait pas, en soi, un événement exceptionnel. Chaque mois, des milliers de harraga, marocains ou venus d’autres pays africains, tentent de prendre la mer ou de franchir les frontières espagnoles. Mais l’envergure de cet épisode excédait de très loin l’ordinaire. Cette disproportion autorise à envisager l’hypothèse d’une instrumentalisation politique: soit par une facilitation directe des passages, soit par un relâchement volontaire de la surveillance et une forme de laisser-faire, dans la perspective d’en exploiter ensuite les conséquences.
Il est également possible que cette instrumentalisation ait fini par échapper au contrôle de ceux qui l’avaient conçue. La rumeur d’un passage possible s’étant propagée, les foules auraient afflué plus rapidement et en plus grand nombre que ne le permettaient les capacités des forces de sécurité à les contenir ou à gérer la situation selon le scénario initialement prévu. 

Rien de cela ne diminue pour autant la gravité de la tragédie humaine à laquelle nous avons assisté, ni ce qu’elle révèle des réalités sociales et économiques marocaines.

Cela n’enlève rien non plus au fait que les adversaires du gouvernement de gauche de Pedro Sánchez, en Espagne comme ailleurs en Europe, se sont empressés d’exploiter les événements pour s’en prendre à sa politique sociale et migratoire, notamment aux mesures de régularisation des migrants en situation irrégulière.

Certains, à l’image de la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, soutenue sur ces questions par une majorité désormais bien établie au sein de l’Union européenne, ont appelé à suspendre l’application de l’accord de Schengen à l’Espagne — l’accord qui garantit la libre circulation à l’intérieur de l’espace européen.
Les courants fascistes espagnols et européens ont, quant à eux, lancé des campagnes contre Sánchez et contre ce qu’ils ont présenté comme une «invasion musulmane» de l’Europe.
Il ne fait guère de doute, enfin, que Donald Trump et Benjamin Netanyahu — qui entretiennent avec Sánchez une hostilité largement réciproque, celui-ci refusant de s’aligner politiquement et économiquement sur le premier et qualifiant le second de «criminel et de génocidaire» — misent sur la crise politique espagnole et européenne actuelle, en espérant que les élections législatives espagnoles de 2027 conduisent à la défaite du parti de Sánchez. Une telle issue n’est pas à exclure si celui-ci ne parvient pas à surmonter les divisions qui traversent ses alliés et les formations de la gauche radicale (notamment depuis la rupture avec Podemos et l’éloignement de Més-Compromís), et s’il échoue à restaurer son image auprès d’une partie des électeurs hésitants. Son principal concurrent, le Parti populaire de droite, arrive en effet en tête de la plupart des sondages, après avoir également enregistré de bons résultats lors de scrutins régionaux.

La manière dont seront gérées les conséquences de ce qui s’est produit à Ceuta constituera, à n’en pas douter, l’un des sujets les plus sensibles et les plus controversés des débats politiques espagnols et européens au cours des prochains mois…

Ziad Majed

Article paru en Arabe dans Megaphone