En cette fin de juillet 2026, le Liban demeure pris entre deux orientations antagonistes. La première prolonge la stratégie militaire du Hezbollah, étroitement liée aux priorités régionales de l’Iran et conduite en dehors des institutions de l’État. La seconde mise sur l’administration américaine pour obtenir le retrait de l’armée israélienne des zones qu’elle occupe dans le sud du pays et engager la reconstruction.
Cette polarisation appauvrit le débat national en érigeant l’arsenal du Hezbollah et la supériorité israélienne en réalités indépassables. Les choix se trouvent ainsi réduits à deux formes de subordination: l’alignement sur les décisions iraniennes ou le recours à une médiation américaine dont les priorités coïncident largement avec celles de Tel-Aviv.
Le Hezbollah a contribué à cette impasse en conservant ses armes après la libération du Sud-Liban en 2000, au terme de vingt-deux années d’occupation et de résistance, puis en intervenant dans la guerre syrienne à partir de 2012 et, enfin, en ouvrant depuis 2023 des « fronts de soutien » à Gaza et à Téhéran. Ces décisions ont engagé un pays politiquement fracturé et plongé dans une profonde crise économique dans des confrontations régionales dont le parti maîtrisait de moins en moins le rythme et l’issue.
Parallèlement, l’escalade israélienne, l’urbicide dans le Sud et la banlieue de Beyrouth, le déplacement forcé d’un million de personnes, le meurtre de plus de quatre mille Libanais et l’occupation de dizaines de villages ont confirmé une stratégie inscrite dans les logiques historiques israéliennes d’expansion territoriale, de nettoyage ethnique et de destruction. Les incursions des années 1960, les invasions de 1978 et de 1982, jusqu’au siège de Beyrouth, l’établissement pendant deux décennies d’une bande frontalière occupée, la doctrine de bombardements massifs dite de la « Dahieh » en 2006, et la préparation de dizaines d’assassinats et d’opérations telles que celle des bipeurs en 2024 témoignent d’une volonté israélienne persistante de soumettre l’espace libanais à une surveillance et à une menace récurrente d’une intervention armée, tout en présentant les offensives comme « défensives ou dissuasives ».
Dans ces conditions, la prudence reste indispensable face à l’asymétrie militaire, à l’ampleur prévisible des dégâts et à l’impunité dont Israël continue largement de bénéficier. Elle devrait en revanche s’appuyer sur une lecture lucide des ambitions de Tel Aviv, plutôt que sur l’illusion qu’une modification de la seule conduite du Liban suffirait à garantir la stabilité.
Un accord qui consacre les exigences israéliennes
L’accord-cadre signé le 26 juin dernier entre l’État libanais et Israël, sous l’égide des États-Unis, reflète à la fois cette asymétrie et cette illusion. Le retrait israélien complet, le retour des déplacés et la reconstruction des villages détruits y demeurent, « hypothétiquement », subordonnés au désarmement du Hezbollah, tandis qu’Israël conserve une large marge d’interprétation de ses « exigences sécuritaires » et de son « droit à agir ».
Le Liban est tenu de produire des « résultats rapides et vérifiables », alors que les engagements israéliens restent conditionnels ou indéterminés. L’accord entérine ainsi le rapport de force issu de la guerre davantage qu’il ne contribue à l’atténuer ou à le faire évoluer.
Les circonstances de sa signature révèlent, par ailleurs, la concurrence entre deux démarches américaines. La première, portée par le vice-président J. D. Vance et liée aux négociations entre Washington et Téhéran, reconnaît à l’Iran un rôle politique dans le règlement de la guerre au Liban. La seconde, coordonnée par son rival, le secrétaire d’État Marco Rubio, privilégie la pression exercée sur le Hezbollah et les autorités libanaises, en misant sur la supériorité militaire israélienne pour imposer un nouvel ordre politique.
Le pouvoir libanais a cherché à empêcher l’Iran de parler en son nom et à retrouver une place dans la négociation. Mais le tête-à-tête avec Israël, sous médiation exclusivement américaine, a surtout déplacé le centre de dépendance. La carte que Téhéran devait perdre a été confiée à Washington et, plus précisément, à Rubio et au courant de l’administration américaine le plus proche des positions israéliennes.
L’application de l’accord demeure dès lors incertaine. Le transfert des armes du Hezbollah à l’État suppose un compromis intérieur, lui-même tributaire des compromis irano-américains. La pression militaire israélienne affaiblit matériellement le parti chiite, mais conforte aussi, au sein de sa base populaire, l’argument qui lie le maintien de l’arsenal à la perpétuation de l’occupation et du danger existentiel. Le processus risque donc de rester suspendu entre des engagements libanais difficiles à mettre en œuvre et des obligations israéliennes constamment différées.
L’administration de Donald Trump accentue encore cette fragilité. Sa conception des relations internationales privilégie la transaction, la force et une souveraineté à géométrie variable, particulièrement lorsqu’il s’agit des États et des entités les plus vulnérables. Ses positions sur Gaza, toujours soumis à l’entreprise génocidaire israélienne, le Groenland, le Venezuela ou l’Ukraine traduisent une vision dans laquelle les territoires et les populations deviennent des objets de négociation entre puissances. Les appels adressés par Trump au président syrien Ahmad al-Charaa pour qu’il intervienne au Liban contre le Hezbollah inscrivent, de la même manière, le pays dans un espace régional exposé à de nouveaux conflits et à des arrangements issus de la violence et de la violation du droit international.
La perspective d’une bande frontalière occupée
Le maintien d’une zone sous occupation israélienne au Sud-Liban dépasserait, par ailleurs, le cadre d’un dispositif militaire provisoire. Il prolongerait le déplacement des habitants, retarderait une reconstruction extrêmement difficile, paralyserait l’agriculture et le commerce, et placerait les terres comme les ressources hydrauliques méridionales sous une menace et un chantage permanents. Les déclarations israéliennes rapportées au printemps 2026 évoquaient déjà une présence d’une durée indéterminée.
Une telle dissociation territoriale prendrait rapidement, au Liban, une dimension sociale et politique inquiétante. Elle renforcerait le sentiment d’abandon d’une partie de la population, ainsi que des discours d’une autre partie présentant la guerre avec Israël et ses conséquences comme une « affaire chiite » plutôt que comme une question nationale.
Une politique libanaise à plusieurs niveaux
L’alternative à ce cercle vicieux réside, par conséquent, moins dans une nouvelle formule politique que dans l’articulation de plusieurs dynamiques. Elle associerait un dialogue libano-libanais sur les armes du Hezbollah et la stratégie nationale de défense, une négociation sur le cessez-le-feu et le retrait israélien des territoires occupés et un retour des déplacés, une coordination avec les États engagés dans la médiation entre Iraniens et Américains, de même qu’une initiative diplomatique et juridique de plus grande ampleur.
La diplomatie gagnerait parallèlement à dépasser le parrainage exclusif de Washington, sans nécessairement le contrarier. La coordination avec l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Qatar, la Turquie et le Pakistan pourrait être complétée par des échanges avec la France, l’Union européenne, la Chine et d’autres puissances. Cette diversification offrirait certes peu de garanties immédiates, mais elle réduirait l’isolement du Liban et replacerait le retrait israélien, la reconstruction et les compensations dans plusieurs espaces de négociation.
Les relations avec la Syrie constituent un autre volet de cette politique. L’occupation israélienne de territoires appartenant aux deux pays, la délimitation des frontières dans la Békaa et au Nord, le statut des fermes de Chebaa occupées par Israël depuis 1967, le dossier des détenus syriens au Liban, le retour des réfugiés syriens dans leur pays et les projets de développement économique appellent la mise en place d’un cadre interétatique durable. La coopération permettrait de dépasser aussi bien l’ancienne logique de tutelle que les projets visant à faire de nouveau de la Syrie un instrument d’intervention dans les équilibres libanais.
Le droit comme instrument de négociation
La disposition la plus préoccupante de l’accord-cadre entre le Liban et Israël figure dans son article 13, par lequel les parties s’engagent à suspendre « les actions jugées hostiles ou préjudiciables dans les enceintes politiques et juridiques internationales ». Cette clause pourrait entraver les démarches de l’État libanais concernant le meurtre par Israël de milliers de civils, les attaques ciblées contre les secouristes et les journalistes, les destructions systématiques d’infrastructures, et les dommages agricoles et environnementaux.
Sa portée apparaît d’autant plus importante que plusieurs procédures internationales ont montré qu’il était possible de contester, au moins partiellement, l’impunité dont Israël a bénéficié jusqu’à aujourd’hui. Les démarches engagées devant les juridictions internationales, comme les plaintes déposées dans certains pays contre des membres de son armée, ouvrent des voies que le Liban aurait intérêt à préserver.
Une première option consisterait à relancer le débat sur l’adhésion du pays à la Cour pénale internationale. Cette démarche pourrait établir la compétence de la Cour à l’égard des crimes commis sur le territoire libanais et offrir un cadre judiciaire durable, malgré les pressions diplomatiques américaines qu’elle ne manquerait pas de susciter. Mais, après tout, Donald Trump n’est pas éternel.
La deuxième option concerne la documentation. La constitution d’une base nationale réunissant photographies, vidéos, témoignages, rapports médicaux, images satellitaires, expertises balistiques, actes de propriété et évaluations environnementales permettrait de préserver les preuves des crimes israéliens et de préparer des dossiers susceptibles d’être utilisés devant différentes juridictions. Les publications officielles de l’armée israélienne et de ses membres pourraient également contribuer à l’identification des unités, des responsables, des lieux d’opération et des crimes commis.
Les juridictions nationales et les mécanismes de compétence universelle constituent une troisième option. Selon les législations concernées, les victimes libanaises possédant une autre nationalité pourraient déposer plainte pour les crimes commis contre leurs proches ou leurs biens. La présence de binationaux dans l’armée israélienne peut également ouvrir des possibilités de poursuites dans des pays tiers. De telles initiatives supposeraient une coordination étroite entre avocats, associations libanaises et organisations internationales, et leur portée dépasse l’éventualité d’un jugement rapide. Elles peuvent restreindre les déplacements des personnes mises en cause, accroître le coût politique des opérations militaires, préserver la mémoire judiciaire des faits et consolider les demandes de réparation.
Retrouver une capacité d’action
Le bilan des deux stratégies libanaises exclusives suivies jusqu’ici apparaît sévère. Le Hezbollah a perdu une part importante de ses capacités sans parvenir à protéger le Sud contre l’occupation et les destructions. Quant au gouvernement, il a retrouvé une place formelle dans les négociations, mais à l’intérieur d’un cadre largement déterminé par Washington et Tel-Aviv.
L’enjeu consiste donc à rassembler les instruments
dispersés dont dispose le pays : la diplomatie, le dialogue national, les
recours juridiques et les contacts internationaux avec tout acteur prêt à
soutenir les démarches destinées à mettre fin à l’occupation israélienne. Aucun
de ces leviers ne saurait, à lui seul, infléchir les dynamiques en cours. Leur
articulation pourrait toutefois accroître les marges de manœuvre du Liban et
contenir certaines des tensions politiques internes.
Ziad Majed
Article publié dans Orient XXI
