Leïla Shahid a décidé de nous quitter le 18 février 2026. Représentante de la Palestine en Irlande, en France, en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne entre 1990 et 2015, elle fut, pendant plus de vingt ans, la figure palestinienne la plus brillante dans les arènes médiatiques et politiques en Europe.
Née à Beyrouth en 1949, d’un père originaire d’Acre et d’une mère de Jérusalem, réfugiés au Liban après la Nakba de 1948, elle rejoignit très tôt le Fatah de Yasser Arafat. De séjour à Paris, elle s’engagea dans l’action politique et culturelle, au moment où le Mossad assassina, en 1973, le représentant de l’Organisation de libération de la Palestine en France, Mahmoud al-Hamshari. Elle se rapprocha alors, avec ses amis Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey, du cercle réuni autour du successeur d’al-Hamshari, Ezzedine al-Qalaq, et noua par la suite des liens durables avec des intellectuels et des écrivains de la gauche arabe et française, jusqu’à l’assassinat d’al-Qalaq par l’organisation d’Abou Nidal en 1978.
Au début des années 1980, mariée à l’écrivain marocain Mohamed Berrada, Leïla Shahid contribua au lancement de l’édition francophone de la Revue d’études palestiniennes. Elle participa au comité de rédaction avec Sanbar et Mardam-Bey, ainsi que Roger Nabaa, Nawaf Salam, puis Camille Mansour ; la revue fut ensuite portée par de nombreux auteurs, parmi lesquels Ilan Halevi, Simone Bitton et Samir Kassir. À l’été 1982, après l’invasion du Liban par Israël et les massacres de Sabra et Chatila, elle rejoignit Beyrouth et visita les camps en compagnie de Jean Genet. De cette traversée naquit le grand texte de Genet, « Quatre heures à Chatila ».
La voix qui déconstruit la propagande israélienne
Après trois ans passés en Irlande, Leïla prit ses fonctions en 1993 en tant qu’ambassadrice palestinienne à Paris et s’y imposa comme une porte-parole brillante, d’une redoutable efficacité. Elle rendait la réalité palestinienne intelligible et répondait de front à la hasbara israélienne.
Durant la seconde Intifada, en 2000, son action pesa sur l’opinion française, où la parole palestinienne avait déjà gagné en visibilité dans plusieurs cercles culturels, grâce aux publications universitaires, à la Revue d’études palestiniennes et aux traductions littéraires vers le français, surtout celles de la poésie de son grand ami Mahmoud Darwish.
En 2006, Leïla Shahid s’installa à Bruxelles pour représenter la Palestine en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne. Mais la destruction progressive de toute perspective de paix par les gouvernements israéliens et leurs crimes de colonisation, la collusion américaine et le silence européen, la dégradation interne palestinienne après la mort de Yasser Arafat, la rupture sanglante entre l’Autorité palestinienne à Ramallah et le Hamas à Gaza, puis les guerres israéliennes cycliques contre Gaza assiégée rendirent sa mission presque impossible.
En 2011, Leïla soutint en outre les soulèvements populaires arabes, notamment la révolution syrienne contre le régime Assad, refusant que la cause palestinienne puisse servir de prétexte à la tiédeur ou à la neutralité. Et en 2015, elle quitta définitivement la diplomatie officielle et se consacra à des activités culturelles et sociales, ainsi qu’à l’appui à des institutions palestiniennes de recherche et d’enseignement, vivant dans le sud de la France tout en gardant Beyrouth comme autre ancrage.
Antiraciste, humaniste, et pleinement consciente de l’instrumentalisation, par Israël et ses alliés, de l’antisémitisme, Leïla Shahid fut l’une des voix les plus résolues dans le refus de toute confusion entre antisémitisme et antisionisme. Rejetant et condamnant la haine des juifs, quelles qu’en soient les manifestations, elle considérait qu’une lutte de libération nationale et d’émancipation face à une occupation coloniale ne peut se mener sans clarté politique et éthique.
Quand la générosité définit une personne
Son parcours public ne dit pas, à lui seul, la place qu’occupèrent la Palestine et les amitiés dans sa vie. Femme d’une générosité rare, d’une présence rayonnante, passionnée d’arts, de gastronomie et de littérature, elle demeura d’une loyauté constante envers les siens, tout en étant profondément marquée par l’accumulation des deuils — d’Ezzedine al-Qalaq à Khalil al-Wazir, de Yasser Arafat à Mahmoud Darwish, de Jean Genet à Elias Khoury, en passant par Samir Kassir et tant d’autres amis de plusieurs générations.
Et
à partir de 2020, l’effondrement économique du Liban, la dégradation de la
situation en Palestine et dans l’ensemble de la région, puis surtout le
génocide perpétré par Israël à Gaza - et les complicités occidentales avec ses
auteurs - ont rendu son existence d’une dureté extrême. Ses univers se sont
effondrés les uns après les autres, et Leïla s’est finalement éteinte, laissant
ses proches, ainsi que les très nombreuses personnes qu’elle avait profondément
inspirées, dans le chagrin et la douleur. Elle leur a néanmoins légué une
empreinte durable d’humanisme, et des récits de courage, de détermination,
d’humour et de tendresse, appelés à demeurer pour toujours.
Ziad Majed
Article publié dans l'Orient Littéraire
