Il existe des ouvrages dont la portée excède le contexte immédiat de leur parution et qui, relus à distance, éclairent différemment les enchaînements et les continuités historiques que les évènements contemporains révèlent ou prolongent.
Pour une histoire profane de la Palestine, que Lotfallah Soliman publia en 1989, appartient à cette catégorie de textes qui percent la surface des discours établis, rompent avec «l’évidence» imposée et proposent une lecture plus exigeante des dynamiques politiques et des intérêts coloniaux qui ont façonné le destin palestinien moderne.
À une époque où l’historiographie francophone sur la Palestine demeurait largement prisonnière de registres narratifs pétris de références bibliques et d’exceptionnalisme historique, ou de récits dogmatiques, Soliman entreprit un geste intellectuel délibéré: soustraire la Palestine à la tutelle des mythes, la restituer à la matérialité des décisions humaines et à la grammaire concrète des rapports de force.
Dès les premières pages, l’auteur observe que l’histoire palestinienne s’est vue progressivement enveloppée dans une architecture théologique faite de légendes et de promesses, qui, loin de faciliter la compréhension des processus réels, a servi à les dissimuler. Il refuse ainsi d’accorder un privilège méthodologique à l’une ou l’autre des sacralités concurrentes: ni à la rhétorique sioniste qui présente la création d’Israël comme accomplissement d’un destin immémorial, ni à un langage nationaliste arabe qui transforme la Palestine en symbole absolu et en bannière hors du temps. Dans les deux cas, note-t-il, l’effet est comparable: l’histoire cesse d’être un terrain d’enquête et devient un registre de proclamation; la réflexion s’atrophie, les responsabilités s’effacent et les conditions matérielles sont reléguées hors champ.
Ce déplacement analytique s’avère fondamental, car il replace la question palestinienne dans le «temps long» de la stratégie coloniale européenne. Soliman montre comment, dès le milieu du XIXᵉ siècle, la Palestine devient un espace nodal dans la cartographie impériale britannique: point de contrôle entre Méditerranée et Golfe, sentinelle du canal de Suez, verrou militaire destiné à contenir les ambitions ou les avancées d’autres puissances. Dans cette perspective, la Déclaration Balfour de 1917 ne relève pas d’une démarche répara ; trice consécutive à des décennies d’antisémitisme en Europe. Elle procède plutôt d’un calcul d’ingénierie politique où l’implantation juive européenne est conçue comme un instrument de domination au sein du Proche-Orient. La création de l’État d’Israël en 1948 n’apparaît dès lors pas comme une rupture morale après la barbarie nazie, mais comme la poursuite d’un projet de colonisation, prolongement d’une logique déjà expérimentée ailleurs par les puissances européennes.
Dans ce cadre, l’auteur consacre des pages d’une grande clarté à l’étude des tensions internes du mouvement sioniste, aux divergences stratégiques entre ses courants, à la relation triangulaire entre administration mandataire britannique, institutions sionistes et élites palestiniennes, et à l’instrumentalisation des divisions arabes par les puissances coloniales. La méthode adoptée repose sur l’examen des archives, l’étude de la diplomatie internationale, l’analyse économique et militaire et la prise en compte des rivalités régionales. Elle permet de saisir comment se sont construites les asymétries qui ont rendu possible la catastrophe palestinienne de 1947 et 1948, et comment se sont progressivement imposés les mécanismes d’expropriation, de déplacement et de déchirures sociales qui en découlèrent.
Il serait naïf, cependant, de lire l’ouvrage comme une synthèse définitive. Publié à la fin des années 1980, il porte les marques de son moment. Certaines analyses concernant l’évolution politique des courants sionistes, la constitution du mouvement national palestinien, la place de l’Organisation de Libération de la Palestine, la montée du Hamas, les recompositions internes du champ arabe ou les effets de la guerre froide apparaissent très partielles, aujourd’hui, au regard des transformations majeures survenues depuis ou encore l’apport historiographique d’importants travaux plus récents.
Mais ces limites soulignent aussi le caractère pionnier du livre. Relu en 2026, après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et après deux ans de génocide et de destruction méthodique infligés par Israël à la bande de Gaza avec un soutien incontestable apporté par les États Unis d’Amérique et plusieurs puissances occidentales, la thèse articulée par Soliman sur l’intime intrication entre sionisme et colonialisme, puis entre État israélien et ordre impérial international acquiert une résonance singulière. Non pas parce qu’elle serait confirmée moralement, mais parce que l’actualité donne à voir, dans toute son extension, la logique structurelle qu’il décrivait : une configuration géopolitique où la Palestine constitue un laboratoire global, un terrain où s’expérimentent les technologies de contrôle, de fragmentation spatiale et de «modification» démographique.
Les démarches récentes engagées devant la Cour internationale de Justice, les enquêtes de la Cour pénale internationale, la mobilisation étudiante et intellectuelle internationale, les manifestations dans les pays du Sud comme en Europe et aux États Unis, les débats universitaires sur le colonialisme et le droit à l’auto-détermination, témoignent des déplacements profonds de l’analyse du conflit. La Palestine apparaît actuellement non comme une singularité orientale, mais comme un prisme à travers lequel se lisent les recompositions du monde, la reconfiguration du droit international, la hiérarchisation des vies et les formes contemporaines de domination.
Ainsi, Pour une histoire profane de la Palestine n’est pas seulement un document historique du passé. Il demeure un outil de lecture, une invitation à penser la complexité au lieu de la dissoudre dans l’incantation. Il montre que la désacralisation n’est ni un geste iconoclaste ni un retrait affectif, mais une condition de l’intelligence critique: comprendre les mécanismes plutôt que les masques, les intérêts plutôt que les mythes, les structures plutôt que les ornements rhétoriques.
Relire Soliman, c’est renouer avec une exigence intellectuelle qui reconnaît à la Palestine son inscription dans l’histoire mondiale, comme champ d’analyse privilégié pour appréhender les formes d’hégémonies, et les injustices et tensions qui façonnent toujours le présent.
Préface de Ziad Majed
