mercredi 15 avril 2026

Ziad Majed: Since the Second World War, there has never been such a concentration of ruins in one region of the world

The Arab world is going through one of the darkest periods in its history. Lebanon is at war, society is fractured, and the South is threatened by a lasting Israeli occupation. The April 8 massacre — 357 dead and nearly 2,000 wounded — adds to the litany of tragic dates that have marked the country’s chronology from 1975 to the present day. The ceasefire between the United States and Iran, signed on April 8, remains particularly fragile and does not include Lebanon, at least for the time being. The opening of direct negotiations between Tel Aviv and Beirut is deeply dividing society and casting Hezbollah as more threatening than ever. At the regional level, despite the multitude of reports by international organizations and experts accusing Israel of genocide in Gaza and denouncing an apartheid regime, each day seems to carry us a little further away from a just solution in Palestine. As for Syria, although the Assad era is over, the country’s future remains uncertain. While each situation follows its own logic, there nevertheless remains the sense of a “Levantine,” and more broadly Arab, destiny shared in hardship.

A Franco-Lebanese political scientist and researcher, and the author of Le Proche-Orient, Miroir du Monde (La Découverte, 2025), Ziad Majed has lived in France since 2006, where he heads the Middle East Studies Program at the American University of Paris. Together with the intellectual and journalist Samir Kassir — assassinated on June 2, 2005, in an attack widely attributed to the Assad regime — the novelist Elias Khoury, and activists from different generations, he co-founded the Democratic Left Movement in 2004 and took an active part, in 2005, in the Independence Uprising. In L’Orient-Le Jour, he analyzes the roots of the current cataclysm.

Interview by Soulayma Mardam Bey.

Ziad Majed : depuis la Deuxième Guerre mondiale, il n’y a jamais eu autant de ruines concentrées dans une région du monde

Le monde arabe traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire. Le Liban est en guerre, la société fracturée, et le Sud menacé par une occupation israélienne durable. Le massacre du 8 avril – 357 morts et près de 2 000 blessés – s’ajoute à cette litanie de dates tragiques qui jalonnent la chronologie du pays depuis 1975 jusqu’à aujourd’hui. Le cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, signé le 8 avril, demeure particulièrement fragile et n’inclut pas, du moins pour l’heure, le Liban. L’ouverture de négociations directes entre Tel-Aviv et Beyrouth divise profondément la société et met en scène un Hezbollah plus menaçant que jamais. À l’échelle régionale, malgré la multitude de rapports d’organisations internationales et d’experts accusant Israël de génocide à Gaza et dénonçant un régime d’apartheid, chaque jour semble nous éloigner un peu plus d’une solution juste en Palestine. Quant à la Syrie, l’ère Assad a beau être achevée, l’avenir du pays reste incertain. Si chaque situation obéit à sa logique propre, persiste néanmoins le sentiment d’un destin «levantin», et plus largement arabe, partagé dans l’épreuve. 

Politologue et chercheur franco-libanais, auteur de Le Proche-Orient, miroir du monde (La Découverte, 2025), Ziad Majed vit en France depuis 2006, où il dirige le programme d’études sur le Moyen-Orient contemporain à l’Université américaine de Paris. Avec l’intellectuel et journaliste Samir Kassir – assassiné le 2 juin 2005 dans un attentat largement attribué au régime Assad –, le romancier Élias Khoury et des militants de différentes générations, il a cofondé en 2004 le Mouvement de la gauche démocratique et participé activement, en 2005, au printemps de l’indépendance. Dans L’Orient-Le Jour, il analyse les racines du cataclysme actuel.

lundi 6 avril 2026

Leila Shahid: tenir, transmettre, parler juste, afin que le silence ne gagne pas

Intervention de Ziad Majed à la soirée d'hommage à Leila Shahid à l'Institut du Monde Arabe à Paris, le 31 mars 2026.

Madame la présidente, mesdames, messieurs,

Cher Mohamad, chère Zeina, cher.e.s ami.e.s

Bonsoir, مسا الخير

Leïla Shahid nous rassemble aujourd’hui dans son absence comme elle n’a cessé de le faire de son vivant.

Nous sommes ici pour parler d’elle: de ses combats, de sa tendresse, de sa générosité, de son intransigeance et de son humour aussi. Et nous sommes ici, pour invoquer également la Palestine et la promesse de justice et de retour à laquelle elle a consacré son existence, comme une fidélité vécue, tenue, travaillée jour après jour.

Mais nous nous retrouvons à un moment où la violence contre nos peuples déshumanisés se déchaîne avec une brutalité qui prétend tout emporter: les corps, les villes, les mémoires, les histoires, jusqu’aux rêves d’enfants.

Cette violence génocidaire en Palestine et dévastatrice au Liban veut réduire des vies à des chiffres, puis mettre en doute leur crédibilité, des quartiers où nous avons appris à compter nos pas à des cartes montrées sur un écran de télé froid, elle veut réduire des destins, des histoires, des bibliothèques à des ruines permanentes.

Parler de Leïla, précisément en ce moment, prend alors une signification particulière. Parce que l’époque travaille à normaliser l’inacceptable, à installer dans les consciences l’idée qu’il serait plus raisonnable de se taire, plus prudent d’arrondir les mots, plus convenable de détourner les yeux.